Hiver a Sokcho

 

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Hiver à Sokcho de Elisa Shua DUSAPIN

 

Elle est coréenne, cuisinière et femme de chambre dans une maison de vacances. Il est français, il vient de Normandie et il est dessinateur de bandes dessinées. Ils se rencontrent dans la petite ville portuaire de Sockcho en Corée. C’est l’hiver, un hiver rude ou semble figé. Ils se croisent, se rapprochent et un lien finit par se créer. L’histoire est simple, douce et romantique dans un bain de couleur et d’odeur. En même temps que les amours naissantes des personnages, on y découvre la vie et les moeurs de gens du pays, sous une plume discrète, mais efficace.

 

Ce roman est une pure merveille de dépaysement. Je suis restée sur ma faim, de par le peu de pages. J’en aurai voulu plus. ! C’est beau, c’est frais, c’est tendre, mais c’est court !

 

Extraits :

 

Trois femmes barbotaient autour de nous, des ventouses roses collées sur les omoplates. La plus jeune avait mon âge mais des seins déjà tombants. J’ai considéré les miens. Fermes comme des louches retournées. Rassurée, j’ai rejoint ma mère dans le bassin au soufre. Elle avait emballé ses cheveux dans un sac en plastique qui lui donnait l’air, dans la vapeur, d’un champignon fumigène. Sa poitrine se relevait par à - coups. J’ai insisté pour qu'elle prenne rendez - vous chez le médecin. Elle a fait un geste agacé de la main.

 

Vos plages, la guerre leur est passée dessus, elles en portent encore les traces mais la vie continu. Les plages ici attendent la fin de la guerre qui dure depuis tellement longtemps, qu’on finit par croire qu’elle n’est plus là, alors on construit des hôtels, on met des guirlandes mais tout est faux, c’est comme une corde qui s'effile entre deux falaises, on y marche en funambules sans jamais savoir quand elle se brisera, on vit dans un entre - deux, et cet hiver qui n’en finit pas !

 

Quand j’ai raccroché, Kerand était à table, son carnet devant lui. il a penché la tête, replacé ses cheveux en arrière, posé la mine du crayon sur le papier. Trait après trait, j’ai vu apparaître un toit. Un arbre. Un muet. Des mouettes. Une bâtisse. Elle ne ressemblait pas aux maison de Sokcho, elle était en brique. il a mis de l’herbe alentour. pas d’herbe ici, brûlée par le gel en hiver, par le soleil en été, mais de l’herbe grasse. Puis une jambe. des jambes épaisses de vaches, et puis les vaches toutes entières. Au loin, un port et des landes, des vallons venteux. A la fin Kerrand a frotté la mine pour créer de l’ombre. Il a détaché la feuille du carnet, me l’a tendue. Sa Normandie. Il me la donnait.

 

Il n’avait pas le droit de partir. De s’en aller avec son histoire. De l'exhiber de l’autre côté du monde. Il n’avait pas le droit de m’abandonner avec la mienne qui se dessècherait sur les rochers.



 

Lire (sept 2016)

Elisa Shua DUSAPIN, 24 ANS, SUISSE
Au fil de l’encre qui coule se tisse peu à peu le lien entre deux êtres.

Estelle Lenartowicz

Hiver à Sokcho par Elisa Shua Dusapin, 144 p., Zoé, 15,50 €
Ce qui frappe le plus à la lecture du livre d’Elisa Shua Dusapin, c’est sa capacité à faire jaillir un monde sensoriel et émotionnel très riche à partir d’une écriture profondément dépouillée. « Avant d’écrire chaque phrase, chaque mot, je me demandais toujours : ce mot est-il vraiment nécessaire, cette phrase absolument indispensable ? » raconte l’auteure, tout juste diplômée de l’Institut littéraire de Bienne. Née d’un père français et d’une mère sud-coréenne, la Suissesse signe un texte à la fois doux, délicat et raffiné, remarquable d’abord par son insoumission formelle et sa maturité.
Nous sommes à Sokcho, une petite ville portuaire à la frontière des deux Corées. En plein hiver, à la saison basse, les lieux sont désertés. La narratrice, une jeune Franco-Coréenne, travaille comme cuisinière et femme de chambre dans une pension pour vacanciers. Parmi les rares clients, un auteur de bande dessinée normand en quête d’inspiration. Kerrand peint dans ses carnets, sort rarement de sa chambre. Circulant dans la maison, autour de lui et des fines parois qui l’enserrent, la narratrice le guette et l’observe. Entre les deux personnages se crée peu à peu une alchimie invisible et muette. Leurs silhouettes se croisent, leurs corps se frôlent, leurs ombres s’effleurent en silence. Le temps s’écoule, les émotions restent en suspension, le lien se tisse et flotte dans une lenteur tranquille et sensuelle, baignée d’une harmonie de couleurs, d’odeurs et de saveurs aigre-douce.
Se limitant au strict nécessaire, Elisa Shua Dusapin creuse la matière des mots, évide les images et parvient, par un gracieux miracle, à aller plus près des sensations, en équilibre sur la crête des choses qu’elle décrit. Simple, essentielle, dépourvue de toute emphase, sa langue, tout en transparence, semble nue, d’une beauté pudique. Excellant dans l’art du presque rien, elle injecte dans le moindre détail une grande puissance d’évocation. Une fleur séchée, un coup de vent dans l’eau, un plat de poisson grillé...
Hiver à Sokcho parle de nourriture, d’amour et de solitude, mais aussi, entre les lignes, de ce processus obscur, évanescent et complexe qui est celui de l’écriture. « Toujours l’histoire que je crée s’éloigne de moi, elle finit par se raconter elle-même... confie Kerrand à la narratrice. Alors j’en imagine une autre, mais il y a celle en cours qui se dessine sans que je la comprenne et qu’il faut bien que je finisse, et quand enfin je peux commencer la nouvelle, tout recommence. »

 

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